
Pluribus
Une série de Vince Gilligan, sortie le 6 novembre 2025
Status: ✅ Regardée entre le 10 novembre et le 26 décembre 2025
(Je divulgâche à bout portant, impossible de parler de la série sans traiter de son sujet en profondeur, et je ne me contenterai pas de me faire le relais du marketing autour) L'échec de Pluribus tient au fait que c'est un Etats-Unien qui a fait cette série avec les moyens et les sous de Sony, Apple, toutes les boîtes possibles et inimaginables de production derrière, mais surtout, surtout, toute la culture américaine en substrat qui vient irriguer l'ensemble. Vous allez encore me dire que j'exagère, ou que je commence à devenir monomaniaque face à l'hégémonie, l'impérialisme états-unien. Ecoutez, au pire, si ça ne vous dérange pas, tant mieux, et quittez cette page, allez apprécier Pluribus et toutes ces productions qui coûtent par saison plus que l'équivalent des coupes bugétaires que les Pays de la Loire ont faite pour l'ensemble des structures de culture, santé et éducation de la région (82 millions d'euros). Moi ça me dérange. Et ça me dérange de plus en plus ces dernières années, pour ne pas dire cette dernière décennie. Ce n'est pas nouveau, je le martèle régulièrement dans les avis, ce n'est pas une réaction épidermique face à l'ère Trump (au contraire, sa seule qualité c'est d'avoir révélé au grand jour l'aura néfaste du pays en tant que système à des gens qui jusque là se contentaient parfaitement du status quo et pouvaient faire avec), c'est juste un constat et une prise de conscience devant laquelle j'ai de plus en plus de mal à fermer les yeux, et je ne prends plus de pincette désormais pour critiquer ouvertement les produits culturels des Etats-Unis. Le jour où vous aurez compris que le soft power de la culture et de la fiction avance main dans la main avec le hard power de la force militaire et des décisions politiques et économiques qui mènent à la fascisation des esprits et la ruine du monde, on aura fait un grand pas, un beau pas vers une critique des médias plus féroce, plus incisive, moins apologiste, et plus pertinente pour la construction d'autres horizons. Pluribus est le dernier héraut de l'impérialisme états-unien, dans toute son arrogance, toute sa bêtise, et les moyens que la série déploie pour mystifier l'audience sont d'autant plus édifiants qu'on se retrouve désormais avec des gens qui, d'ordinaire parfaitement de gauche, ne voient aucun problème à se faire le relais d'une histoire conservatrice et néolibérale qu'on imagine contraire à tout ce qu'ils et elles apprécient. Il ne tombera jamais de bombes nucléaires sur nos têtes, nonobstant le fantasme d'apocalypse - pendant inversé du grand soir -, et pour cause: il est bien plus efficace de conquérir les esprits de l'intérieur, avec 80 ans de production cinématographique hollywoodienne. Face à une nouvelle itération des envahisseurs venus de l'espace - en soi déjà un cliché de SF véhiculé par les Etats-Unis en plein milieu de la guerre froide, eux qui sont si friands de se chercher des ennemis ou de les imaginer si il n'y en a déjà pas assez - on était en droit d'attendre autre chose qu'une énième interprétation individualiste, belliqueuse et farouchement xénophobe. Pluribus ferait presque passer "Rencontre du troisième type" comme une anomalie dans la production cinématographique autour du contact avec l'autre, alors qu'on parle de Spielberg quand même, pas le mec le plus subtil du serail quand il s'agit de diffuser la morale de l'oncle Sam, c'est dire le niveau du traitement. Des pans entiers d'évolution narrative sont rapidement balayés sous le tapis pour se concentrer sur le personnage de Carol, qui cristallise toute la suffisance du mode de vie états-uniens. Lorsqu'une des entités lui lance au détour d'une phrase que depuis le "joining" les guerres ont cessé et que les êtres s'entraident sans distinction d'ethnie, de genre ou de classes sociales, elle est incapable d'envisager cette alternative et réfléchir à ce que ça signifie. Je ne demande même pas à ce qu'elle y consent, juste y réfléchir deux secondes, pour que nous puissions y réfléchir à notre tour, en miroir. Non, elle persiste et signe, s'enfonce toujours plus dans une obsession irrationnelle, narcissique et destructrice. Business as usual. Alors quoi, le monde se porte mieux ? Et qui l'affirme ? Le monde se portera mieux lorsque les Etats-Unis diront qu'il se portera mieux, selon leurs propres termes. Il y avait une scène qui aurait pu amorcer un début de prise de conscience et un traitement du sujet différent si ça n'avait pas été Pluribus, c'est lorsque Carol exige que son supermarché soit restocké comme il était avant. Il s'ensuit alors un ballet de camions et d'individus livrant moult produits et ressources, tout ça pour satisfaire le désir de cette quarantenaire blanche CSP+. Là on aurait pu avoir une réflexion sur ce que ça coûte à une multitude de personnes - ces métiers essentiels, comme on a aimé à les euphémiser il y a quelques années pendant le COVID - de faire tourner ce système, faisant d'eux des drones réduits à des chaînes de logistique et de production, et dans le seul but d'alimenter une consommation de masse, des industries nocives. Avec comme conséquences: perdre des années de vie dans un salariat ingrat et insatisfaisant, détruire sa santé, son imagination et le tissu social de communautés éclatées dans des villes anonymisées et hostiles. Mais non, à la place de ça le ballet de camions et de la foule est juste ça, un petit ballet rigolo sur fond de musique, un setpiece choréographié qui aura sans doute coûté une coquette somme de 6 chiffres à produire. Et Carol de ne jamais revenir là-dessus, tout comme elle ne reviendra quasiment jamais sur quoi que ce soit d'autre dans la série, persuadée d'être dans le vrai. En fait, le problème n'est pas tant que le personnage soit aussi détestable et s'enfonce toujours plus dans son idéologie. On peut suivre des personnages avec lesquels on est fondamentalement en désaccord. Le problème c'est de s'apercevoir qu'au-delà de l'univers de la série, personne dans l'équipe de production ne semble trouver ça délirant, et adhère limite à tout ce qui est montré. Les scénaristes ne font preuve d'aucune ironie, l'image n'a pas de sous-texte, les dialogues sont tous sincères, aucun quatrième mur n'est brisé. Tout est premier degré. C'est là qu'on s'aperçoit de l'idéologie états-unienne dans toute sa puissance de persuasion et d'auto-mystification. Personne pour venir critiquer la glorification de Manousos, ce personnage inébranlable, seul contre tous, qui va jusqu'à réussir à traverser une jungle qu'on nous décrit pourtant comme mortelle, va au bout de son périple et donc validé narrativement, visuellement, dans le bien-fondé de ses actions. Personne pour constater l'impérialisme de l'anglais en obligeant le seul mec immunisé qui ne parle pas anglais, encore ce Manousos, à traverser littéralement tout le continent et à apprendre la langue pour faire avancer le script avec sa rencontre avec Carol. Personne pour sourciller devant les représentations des autres personnages immunisés non-états-uniens, entre un africain queutard, des asiatiques discrets et centrés sur la famille, une indienne visiblement très bête de ne pas comprendre que son fils n'est plus son fils, ha heureusement que Carol qui-sait-tout-des Etats-Unis lui expose le pot-aux-roses !, ou la péruvienne proche de la nature, limite bonne sauvage dans son mythe et ses vêtements traditionnels, dans son village reculé au fin fond de la vallée. Et tout le monde finalement de dodeliner doctement de la tête quand la série aborde la question de l'individualité versus la foule homogène. Je l'ai vu dans les commentaires autour de la série, je l'ai entendu dans des podcasts. Tout le monde s'imagine être Carol et la défendent (ou l'excusent), tout le monde a un regard méfiant sur le collectif et leurs intentions juste parce que, tout le monde s'accroche à cette individualité chérie, comme si nous n'étions pas en 2025, toutes accrochées à nos écrans à regarder les mêmes médias produits en masse et croire que nos goûts sont diversifiés et multiples en comparant lesquels de ces films états-uniens / japonais / brittaniques / français trouvent plus grâce à nos yeux que d'autres, à parler les mêmes quatre langues qui ont conquis la moitié de la planète en réprimant les langues régionales, dans des villes où toutes les rues se ressemblent, dans des immeubles copiés-collés avec des quartiers de gare qui sont indiscernables les uns des autres, occupés à vivoter dans des carrières qui sont si interchangeables qu'on peut en faire un programme pour calculer nos retraites sur la base de feuilles de salaires formattées et interprétables par des machines. De quelle individualité parlons-nous au juste ?
Dans la liste suivante: